Peut-être vous souvenez-vous de cette chanson de la fin des années 80 qui voulait dire : « Pas d’souci, soyez heureux ! », et vous conviendrez avec moi que le bonheur reste un critère de référence essentiel pour évaluer notre condition humaine. Des organisations telles que le "World Population Review" s'efforcent d'établir chaque année un « palmarès » du bonheur.
Cette définition du bonheur est-elle valide ? Représente-t-elle quelque chose de significatif ou relève-t-elle de l'arbitraire ? Le World Population Review compile généralement les données issues du World Happiness Report (Rapport mondial sur le bonheur), publié par l'ONU. Si ces classements font preuve d'une rigueur statistique fiable, leur « validité » dépend entièrement de notre conception du bonheur.
Aux yeux d'un philosophe, ils pourraient sembler arbitraires ; pour un économiste, en revanche, ils constituent un indicateur vital de la santé d'une société. Voici une analyse détaillée de la « validité » de ce palmarès. Ce type d'étude se veut davantage « évaluatif » qu'« affectif ». Il ne cherche pas à mesurer la fréquence des sourires ou des rires, mais s'appuie plutôt sur l'« échelle de Cantril ». Le principe est le suivant : on pose aux participants la question suivante : « Sur une échelle graduée de 0 à 10 — où 10 représente la meilleure vie pour vous et 0 la pire —, où vous situez-vous ? »Cette approche est de nature évaluative (elle mesure la satisfaction globale à l'égard de la vie) ; et évalue le degré de bonheur ressenti par une personne vis-à-vis de son existence, après mûre réflexion. À l'inverse, elle fait souvent abstraction du « bonheur affectif » (la joie éprouvée au quotidien). Il est tout à fait possible d'atteindre le score maximal de « 10 » sur cette échelle — parce que l'on est riche, en sécurité et en bonne santé — tout en s’ennuyant et en se sentant seul un mardi après-midi. Pour autant, ce rapport demeure extrêmement pertinent, car il met en lumière six piliers étroitement corrélés à l'existence d'une société stable et prospère :
- Le PIB par habitant (sécurité financière)
- Le soutien social (le fait de pouvoir compter sur l'aide d'autrui)
- L'espérance de vie en bonne santé
- La liberté de faire ses propres choix de vie
- La générosité (dons caritatifs ou bénévolat)
- La perception de corruption
Pour les gouvernements, ce rapport constitue un véritable tableau de bord « valide ». Il leur montre que si la confiance envers les institutions (et, par extension, la perception de la corruption) vient à s'effriter, le sentiment de bien-être des citoyens s'effondrera à son tour, et ce, même si l'économie est en plein essor. C'est précisément la raison pour laquelle les pays nordiques (tels que la Finlande et le Danemark) occupent systématiquement les premières places du classement : ils ont bâti des sociétés fondées sur un « socle social élevé », au sein desquelles la crainte de basculer dans la pauvreté ou la maladie est quasi inexistante.
Reste alors à se poser la question suivante : un tel rapport est-il, en fin de compte, arbitraire (faussé par des biais culturels) ? Du point de vue de la culture occidentale, ces indicateurs privilégient nos propres valeurs, telles que la « liberté de choix » individuelle et la « richesse ». En revanche, de nombreuses cultures orientales ou autochtones définissent le bonheur comme l'équanimité, l'harmonie ou l'absence de conflit, plutôt que comme la « quête » d'une vie placée au sommet de l'échelle sociale.
Une personne issue d'une culture communautaire pourrait éprouver du « bonheur » à travers le sens du devoir et le sacrifice — des dimensions que l'« Échelle de Cantril » n'est pas conçue pour saisir. Il convient également d'évoquer ce que l'on nomme la « courbe en U » du bonheur selon l'âge. Ainsi, à 74 et 78 ans respectivement, mon épouse et moi-même nous situons statistiquement au « pic du bonheur ».
Les recherches démontrent en effet que le bonheur tend à suivre une courbe en U : il est élevé durant la jeunesse, atteint un point bas — correspondant à la « crise de la quarantaine » — vers 40 ans, puis remonte progressivement après 60 ans, à mesure que nous nous affranchissons du stress lié au « devenir » pour embrasser la quiétude de l'« être ».
Par conséquent, si cet outil s'avère pertinent pour mesurer l'« épanouissement humain », il demeure arbitraire lorsqu'il s'agit d'évaluer les « émotions humaines ». Si l'on observe le haut du classement, on y trouve les pays offrant la plus grande sécurité. En revanche, si l'on recherchait les nations les plus passionnées ou les plus joyeuses, on verrait sans doute des pays d'Amérique latine ou d'Afrique se hisser en tête de liste, et ce, malgré un PIB plus faible ou un taux de corruption plus élevé.
Demain, nous passerons en revue les chiffres réels...







